textes

  • Marine Vu – Nuits blanches. Louis Doucet, Juin 2015

L’art se situe dans l’intervalle, mince comme la peau, qui sépare la vérité du mensonge.
Monzaemon Chikamatsu[1]

 

Ce que Monzaemon Chikamatsu disait du jeu de l’acteur, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, pourrait s’appliquer aux derniers travaux de Marine Vu, sa série des Nuits blanches. Tout, dans ces nouvelles œuvres, semble se situer dans l’épaisseur infinitésimale du tégument pictural. Duchamp, au début du XXe siècle, évoquait cet inframince, intervalle imperceptible, parfois seulement imaginable, entre deux phénomènes, lieu où tout, même l’impossible, peut advenir. Cette ténuité stimulatrice du regard et de l’imagination, Thierry Davila l’analyse brillamment dans sa thèse. [2] Si, chez Duchamp, cette notion était la matérialisation d’une quatrième dimension, normalement irreprésentable, essentiellement suggestive, elle devient, chez Marine Vu, plus paradoxale.

Il y a, en effet, d’un côté, la volonté de confiner l’œuvre dans les limites bidimensionnelles du support, au point même d’abolir la traditionnelle opposition dialectique entre fond et forme. La quasi-monochromie blanche, impose, selon le propos de Kandinsky, un silence qui prélude à un (re)commencement.[3] On y décèle l’imminence de la survenance d’un quelque chose, indéfini, même pas suggéré, laissé à l’imagination du regardeur. Ce seront peut-être des fantômes, comme ceux qu’évoquait Sade dans une lettre écrite à sa femme, en juillet 1783, depuis la prison de Vincennes : « Vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise. » Retour spéculaire de l’image du spectateur laissé à ses propres contradictions et invité au passage à l’action ? Marine Vu alimente ainsi une réflexion sur l’essence même de la peinture, dégagée des règles de la perspective, des poncifs de la figuration mais aussi des canons de l’abstraction. Qu’en est-il d’une image qui n’en est pas une, apparaissant sur un fond dont elle ne se détache pas et dont la perception se forme et se déforme selon l’éclairage, l’angle de vue et l’orientation du support ? Louis Scutenaire écrivait : « Avec les mots, on marque le mouvement, avec les images, on le fixe. » Marine Vu prend le contrepied de ce propos : ses images marquent un mouvement que les mots du commentateur ne peuvent que fixer dans un arbitraire désespérément réducteur.

D’un autre côté, les Nuits blanches parlent d’affleurements, de soulèvements, d’éclosions, de turgescences dans un univers à la fois étrange, inquiétant et familier[4] de par son silence-même. Tout, ici, incite l’observateur à appréhender une troisième dimension pourtant apparemment abolie. La matière est inexistante mais cependant bien matérielle, pénétrant et gonflant la trame, traversant insidieusement la toile pour être simultanément derrière, dedans et devant elle. Marine Vu réalise ainsi la gageure de rendre visible l’invisible, de donner une épaisseur à une substance inexistante, de créer des tensions dans un espace uniformément blanc, de donner une consistance à l’immatérialité du plan. Elle cultive, non sans un grain d’ironie, la confusion entre les deux faces d’une surface neutre, comme en apesanteur, entre intérieur et extérieur entre absence et présence, entre persistance et évanescence… La lumière et ses variations deviennent les grandes ordonnatrices et révélatrices de ces exercices de plis, de superpositions, d’empilements, d’imbrications, de morcellements, tous confinés dans un espace de moins d’un millimètre d’épaisseur, mais qui conjuguent des équilibres et des ruptures envahissant tout l’espace, devant et derrière le subjectile. Les règles de la géométrie classique sont bafouées, sans recourir, cependant, aux ficelles éculées de l’illusionnisme ni aux artifices des effets optiques.

Marine Vu poursuit, dans ses derniers travaux, sa longue démarche de déconstruction et de reconstruction[5] des images, non pas seulement de celles du monde matériel mais aussi de celles, plus intimes, de la psyché. Que ce soient la sienne ou celle du regardeur… Et cet exercice n’est pas exempt de risques, au premier rang desquels celui de la totale incompréhension du spectateur. Elle l’assume pleinement car elle sait que, au-delà de ce minimalisme de façade, s’ouvrent des horizons nouveaux. C’est pourquoi elle se plaît souvent à citer René Char : « Après l’ultime distorsion, nous sommes parvenus sur la crête de la connaissance. Voici la minute du considérable danger : l’extase devant le vide, l’extase neuve devant le vide frais. »[6]

Louis Doucet, juin 2015


[1] In Entretiens avec Hozumi Ikkan.
[2] De l’inframince : brève histoire de l’imperceptible, de Marcel Duchamp à nos jours.
[3] « Le blanc sonne comme un silence, un rien avant tout commencement.», in Du spirituel dans l’art.
[4] Le Unheimliche freudien, mais aussi, avant lui, propre aux romantiques allemands, d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann à Ludwig Tieck, en passant par Clemens Brentano, Justinus Kerner, Theodor Körner et bien d’autres encore.
[5] Louis Doucet, Déconstruction et reconstruction – Sur quelques dessins de Marine Vu, in Subjectiles IV
[6] In Recherche de la Base et du Sommet.

" (...) La boucle est donc bouclée. Le double travail de déconstruction de Marine Vu, au niveau du dessin et du texte débouche, in fine, sur un travail de reconstruction mentale mettant en jeu l’intelligence du spectateur. Dans ce processus, qui ne doit rien au hasard, passé, présent et futur entrent en collision, provoquant une joyeuse déflagration, un véritable feu d’artifice dont la richesse sémantique et la pertinence plastique ne cessent de nous réjouir." LIRE L'ARTICLE COMPLET

  • Emmanuelle Gutierres-Requenne, galeriste, 2011

“ Les recherches picturales de Marine VU m’ont donné envie de faire découvrir son travail à l’Oeil du Huit. J’ai senti chez elle comme une absence de doute, qui liée à une évidente maîtrise du dessin et de la technique des peintures, crée une œuvre énergique et lui permet de suivre son fil d’une façon implacable et parfois coupante ; elle explore sans relâche, rapport fond/forme, texte et papier, créant une œuvre forte, sensible et très contemporaine.”

  • Nuits Blanches - Marine Vu, sept 2016

« Un monde où les surfaces glisseraient les unes dans les autres, dans une redistribution constante des niveaux de l'édifice de sorte qu'aucune assignation ne serait possible. »

G. Deleuze, Le Pli

 

Sur la toile des « Nuits blanches », l'image semble d'abord manquante, ou tronquée. Avant de prendre corps silencieusement dans sa matière-même, pour s'y déployer en en ouvrant le champ.

 

Emergeant par transparence et d'une infime épaisseur, c'est au dos de la toile que le motif se forme. En se fondant dans sa trame, il vient par osmose affleurer à sa surface, la dilater et en moduler la teinte naturelle.

Ces formes découpées alors se conjuguent, se télescopentet et se déploient silencieusement au sein d'un espace aussi infime qu'infini, où se dissolvent et se redéfinissent les référentiels usuels du plan : l'image est à la fois derrière et devant, à l'intérieur et à l'extérieur. Fond et forme. Masquée tout en produisant un effet visible.

 

Une exploration du lien complexe et poreux unissant fond et surface, menée également sur papier : empreinte nue de miroirs fragmentés dans la série« Mon beau miroir ! », œuvres mobiles et translucides des séries « Shôji » et « Entre-deux ».

 

Ce travail concrétise des années d'exploration autour de la formation de l'image, de l'apparence et du sous-jacent, et traversée par les trames intimes, qui ont progressivement évolué d'un processus de déconstruction-reconstruction de l'image à cette écriture minimaliste reposant sur la lumière et la plasticité du support. Ouvrant maintenant le champ à de nouvelles explorations aux frontières du plan et de l'espace.

 

"Nous ne pouvons vivre que dans l'entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l'ombre et de la lumière. Mais nous sommes irrésistiblement jetés en avant. Toute notre personne prête aide et vertige à cette poussée."

René Char, Dans la Marche

 

Mémoire de Forme (Marine Vu, 2013)

Des incursions sous la surface de l'image, pour débusquer l'essence complexe de ce qui nous lie et nous sépare. Nous unifie. L'air de rien.

Ces travaux sur toile et papier questionnent l'iconographie des liens intimes, invitant à en relire les clichés dans un processus de déconstruction et reconstruction de l'image, traversé par la question du temps - disparitions et résurgences, collusions.

Je veille à ce qui nous traverse au-delà des apparences : ambivalence des liens intimes ; de la représentation, aussi. Résonances, dissonances.

En poursuivant le dessein d'une image qui apparaît et disparaît en même temps. Absence et présence.

 

Les liens mènent aux frontières. Aux plis, aux territoires. Prolongeant un travail qui disséquait l'iconographie du couple, des photos de famille à la presse, la série Mémoire de Forme explore des compositions structurées par le vide, au motif évoluant avec une empreinte comme fondant sur (dans?) la toile. En transparence et en relief, c'est l'image, faite d'absence, qui façonne la matière. Sur papier, des facettes dépareillées s'unissent (un peu). Plasticité de la matière comme de l'image au regard que nous portons sur elle.

Plein et vide, intérieur et extérieur, visible et invisible, fond et forme s'imbriquent dans un jeu fragile avec l'espace jouant avec les lignes de la figuration.

 

  • Sur les séries antérieures Clichés, Sphères et Interférences, Marine Vu 2011

Au commencement il y a le pouvoir fascinant des photos de famille. Entre innocence esthétique et redoutable efficacité plastique. Ce qu'elles affichent et ce qui se murmure. A propos des liens intimes et familiaux et de leur ambivalence fondatrice. Il y a aussi, du coup, quelque chose sur le temps. Qui forme, déforme, occulte, détruit, dans un même mouvement. Et le regard, mouvant, sur les liens qui se tissent dans sa trame.

 

Ces projets en développent une version délibérément partiale, reconstruite à partir d'un détail, une association, une forme sous-jacente. Blancs, flou, facettes et fragments. Tons légèrement décalés. Composition, tracé et repentirs, les lignes (ré-)écrivent l'histoire. Faire dialoguer lignes de force plastiques et lignes de faille comme un jeu. De cache-cache.

Sur papier, un travail d'incorporation et d'expiration des images, explorant leurs potentialités jusqu'à l'obsession, les pétrissant dans une effervescence de media convoquant, en écho ou en contrepoint, d'autres reconstructions du réel, de la poésie à la physique.

 

En faisant jouer silences, superpositions et dissonances, j'aime voir ensuite s'effeuiller l'image, et le moment où le sujet se trans-forme, se partage, et devient une clé vers une multitude de champs visuels et d'espaces personnels.

 

2007-2010 : Les Clichés proposent des images d'enfance, familiales et familières, qui dérapent discrètement pour ranimer l'intensité des liens et émotions originelles dans la richesse de leurs troubles et contrastes.

« Tout mon travail des 50 dernières années, tous mes sujets, trouvent leur source dans mon enfance. Elle n'a jamais perdu de sa magie, de son mystère, ni de son drame. » Louise Bourgeois

Pour incarner les forces et tensions à l'œuvre au sein de la famille, cette série en revisite les clichés: pris sur le vif sans souci esthétique pour cristalliser l'enfance dans une joyeuse innocence, ils chuchotent à qui veut l'entendre « un secret à propos d'un secret » (Diane Arbus).

Appropriation, décryptage de l'image, mise en lumière et réorchestration de lignes de force plastiques en dialogue avec les lignes de faille. Les liens nouent et se nouent dans un jeu sur le fil entre lignes et plans, mis en tension par une re-colorisation personnelle. Dans les fluctuations d'un regard en arrière, la matière jongle entre transparence, fluidité, opacité.

Sous un voile d'innocence sourdent ou surgissent par fragments des zones de turbulence. A première vue familière et personnelle, l'image s'effeuille en strates, et se construit dans un travail collaboratif où s'entrechoquent les subjectivités du photographe improvisé, la mienne et celle qui regarde.

 

2009-2010 : les Sphères emplissent et vident l'espace avec des formes pochées, ébauchées, renvoyant à l'émergence du Sujet (sa disparition?) comme des limbes primales.

Forme mère, enfant et monde. Monde intérieur. Fusion, fission, expansion, séparation : du même coup la sphère emplit et vide l'espace.

Les premiers instants où un corps s'anime, une conscience affleure, énigmatique. Dans ces limbes, un lien primal, primitif. Le monde, par l'adulte, pénètre cette énigme du bout des doigts ou à pleines mains. Et inversement. Invasif, envahi. Objet ? Sujet ?

Flottant sur une page vierge, une figure apparaît, s'expanse, se contracte, se fragmente, disparaît pour revenir transformée. Ligne marquée, masquée, brisée, se noyant dans l'espace du support ; comme les frontières de l'ego qui s'abolissent alors.

Avec de l'adhésif d'emballage : contenir, déménager ; réparer ; bruit et gestes. Des matriochkas renvoyant de façon dérisoire à la femme mère et fille. Des mots s'invitent, poésie, presse, par fragments.

La toile apparaît, zone apparemment intacte, fermée, définissant une forme pochée, ébauchée. En surface. Le vide e(s)t le plein. Le regard s'étend sur la prime enfance, temps aussi éternel que fugitif, plein d'un mystère étanche. Les titres évoquent des petits animaux au contact électrique.

C'est aussi, plus généralement, l'histoire d'une obsession. Toujours là en toile de fond, ces figurent récurrentes deviennent l'écran où se projettent mouvements intérieurs et du monde.

 

2010-2012 : Interférences, où les mouvements qui traversent, construisent, brouillent le couple, dans un va-et-vient entre figures réelles et abstraites

« Interférences : n.f.; Rencontre d'ondes de même direction, qui se détruisent ou se renforcent selon que la crête de l'une rencontre le creux de l'autre, ou que les deux crêtes se superposent. » Petit Robert

Relire l'iconographie du couple, du tapis rouge au mariage, consacrant l'éphémère sous le regard de ce(ux) dont il vient, qui en viennent, qui pourraient en être...

Sur papier, quelques images archétypales se heurtent à d'autres reconstructions du réel, du Colloque Sentimental à la physique, en passant par des photos de presse ...

L'espace se vide et par là avance, rendant énigmatique un motif devenu plus graphique.

Et comme lorsque les ondes « rencontrent un obstacle qui ne leur est pas totalement transparent », une forme autre surgit par diffraction, réponse plastique ou symbolique à la figure première.

Il est question de superpositions et juxtapositions. De silences, de blanc, de vides. De contre jours et de toile de fond.

Dans un vieil anglais biblique vaguement étrange, les titres des toiles sont extraits du Messie de Haendel, mettant en musique vie, mort, et rédemption."